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L’effet Klapaucius

Dans le premier jeu Les Sims, sorti en 2000, il existait un code de triche devenu célèbre: klapaucius.

Il suffisait de l’entrer pour ajouter 1 000 Simflouz au budget de son foyer. En répétant l’opération, on pouvait rapidement devenir riche, construire une immense maison, acheter les meilleurs meubles et ne plus se soucier du prix de quoi que ce soit.

La première fois, c’était extraordinaire.

Soudainement, toutes les contraintes disparaissaient. Plus besoin de faire travailler son personnage, d’économiser, de choisir entre une nouvelle cuisine et une meilleure salle de bain. On pouvait enfin construire la maison parfaite.

Puis, quelque chose d’étrange se produisait.

Le jeu devenait profondément ennuyant.

Le code qui supprimait le jeu

Avec klapaucius, je pouvais tout obtenir immédiatement. Le problème, c’est qu’une fois que je pouvais tout obtenir, plus rien n’avait vraiment de valeur.

La maison n’était plus le résultat de plusieurs heures de jeu. Elle n’était plus le fruit de décisions, de compromis ou de patience. Elle était simplement apparue parce que j’avais tapé quelques lettres sur un clavier.

J’avais gagné du temps, mais j’avais aussi supprimé une partie du plaisir.

En y réfléchissant aujourd’hui, je réalise que mes abonnements numériques et mes outils technologiques ressemblent de plus en plus à ce vieux code de triche.

Chaque abonnement promet de me faciliter la vie.

Quelques dollars pour stocker mes fichiers. Quelques dollars pour écouter de la musique. Quelques dollars pour regarder des films. Quelques dollars pour utiliser une intelligence artificielle. Quelques dollars pour monter des vidéos, gérer mes documents, prendre des notes, protéger mes mots de passe ou synchroniser mes appareils.

Chaque service, pris individuellement, paraît raisonnable.

Le problème commence lorsque les «quelques dollars» se multiplient par dix, quinze ou vingt services.

Sans même m’en rendre compte, j’ai progressivement activé klapaucius partout dans ma vie numérique.

Payer pour ne plus réfléchir

Je ne paie pas seulement pour obtenir des fonctionnalités.

Je paie aussi pour éviter certaines contraintes.

Je paie pour ne pas avoir à déplacer mes fichiers moi-même. Je paie pour ne pas chercher une solution gratuite. Je paie pour ne pas apprendre un nouveau logiciel. Je paie pour ne pas changer mes habitudes. Je paie parfois simplement parce qu’annuler un abonnement me demanderait plus d’effort que de continuer à le payer.

C’est probablement la meilleure invention du modèle par abonnement: transformer notre paresse en revenu récurrent.

L’entreprise n’a même plus besoin de me convaincre chaque mois. Elle doit simplement faire en sorte que je ne sois pas suffisamment irrité pour aller dans les réglages et cliquer sur «Annuler».

Et puisque l’être humain adore remettre les choses à plus tard, les prélèvements continuent tranquillement.

Un mois devient une année.

Une année devient trois ans.

Et un petit abonnement à 12 dollars par mois devient soudainement une dépense de plus de 400 dollars que je serais bien incapable de justifier sérieusement.

La facilité finit par devenir une dépendance

Le problème n’est pas seulement financier.

Plus j’utilise des outils qui suppriment les difficultés, moins j’ai envie de faire les choses autrement.

Lire un livre demande plus d’effort que regarder un résumé.

Installer un logiciel libre demande plus d’effort que cliquer sur «S’abonner».

Héberger ses propres données demande plus d’effort que de tout envoyer automatiquement dans le nuage d’une multinationale.

Apprendre à maîtriser un outil demande plus d’effort que de payer pour une application qui promet de tout faire à ma place.

La facilité devient progressivement la norme. Puis la moindre friction devient insupportable.

Je finis par trouver pénible une tâche qui, quelques années plus tôt, me semblait parfaitement normale.

C’est exactement ce qui s’était produit avec Les Sims. Une fois habitué à l’argent illimité, revenir à une partie normale semblait inutilement lent et pénible.

Le code de triche avait modifié ma tolérance à l’effort.

Mes abonnements font parfois la même chose.

Je vais commencer à faire le ménage

Dans les prochains mois, je vais donc commencer à analyser sérieusement mes abonnements.

Pas seulement pour vérifier combien ils me coûtent. Je veux surtout comprendre pourquoi je les utilise, ce qu’ils m’apportent réellement et ce qu’ils ont progressivement remplacé.

Est-ce que cet abonnement répond encore à un besoin réel?

Est-ce que je l’utilise suffisamment?

Est-ce qu’il existe une alternative plus simple, plus libre ou plus respectueuse de mes données?

Est-ce que je paie pour une fonction utile ou simplement pour ne pas changer mes habitudes?

Est-ce que je pourrais acheter un logiciel une seule fois au lieu de le louer éternellement?

Est-ce que je pourrais reprendre le contrôle de mes fichiers plutôt que de dépendre d’un service qui peut augmenter ses prix, modifier ses conditions ou disparaître demain?

Je vais également regarder plus largement tous mes outils.

Les applications que j’utilise par réflexe. Les services dans lesquels mes données sont enfermées. Les plateformes dont je dépends pour travailler, créer et communiquer.

Je veux recommencer à lire davantage. Je veux essayer des logiciels libres. Je veux chercher des outils plus souverains. Je veux reprendre le temps d’apprendre certaines choses plutôt que de toujours acheter la solution la plus facile.

Cela va être fatigant.

Je le sais déjà.

Il faudra me remettre ce billet dans le visage

Je me connais suffisamment pour savoir ce qui va se produire.

Je vais trouver une excellente alternative libre, mais son interface sera moins élégante.

Je vais découvrir un outil souverain, mais il demandera trente minutes de configuration.

Je vais envisager d’annuler un abonnement, puis réaliser que migrer mes données est un peu compliqué.

À ce moment-là, mon cerveau va immédiatement chercher une justification.

«Ce n’est pas si cher.»

«Je gagne du temps.»

«Je vais regarder ça plus tard.»

«Je l’utilise quand même de temps en temps.»

C’est précisément à ce moment que vous devrez me remettre ce billet dans le visage.

Parce que le chemin facile est rarement gratuit.

On le paie avec de l’argent, avec nos données, avec notre dépendance ou avec la perte progressive de nos compétences.

Parfois, on le paie avec les quatre en même temps.

La technologie doit nous rendre plus libres

Je ne veux pas devenir dogmatique.

Un bon abonnement peut être parfaitement justifié. Un service payant peut offrir une véritable valeur. Une solution propriétaire peut être meilleure, plus fiable ou simplement plus adaptée à un besoin précis.

Je ne vais pas remplacer systématiquement chaque outil payant par une solution libre moins efficace simplement pour respecter une idéologie.

La technologie doit rester un outil. Elle ne doit pas devenir une religion.

Le but n’est pas de choisir systématiquement le chemin le plus difficile. Le but est d’arrêter de choisir automatiquement le chemin le plus facile.

Il faut distinguer les outils qui nous libèrent de ceux qui nous rendent confortablement dépendants.

Il faut distinguer les abonnements qui nous apportent une véritable valeur de ceux que nous conservons uniquement par inertie.

Il faut distinguer la technologie qui augmente nos capacités de celle qui nous dispense progressivement de réfléchir.

Sortir du mode Klapaucius

Klapaucius me donnait tout ce que je croyais vouloir dans Les Sims.

De l’argent, une grande maison et la disparition de toutes les contraintes.

Mais en supprimant les contraintes, il avait également supprimé une bonne partie de l’intérêt du jeu.

Je commence à me demander si je n’ai pas reproduit exactement la même erreur dans ma vie numérique.

J’ai accumulé des outils pour gagner du temps. Des services pour éviter les complications. Des abonnements pour éliminer les petites frustrations.

Et maintenant, je dois vérifier si toute cette facilité m’aide réellement à mieux vivre et mieux travailler, ou si elle m’a simplement rendu plus dépendant, plus impatient et plus blasé.

Il est peut-être temps d’arrêter de taper klapaucius.

De reprendre la partie normalement.

De faire quelques choix.

D’accepter certaines contraintes.

Et peut-être de redécouvrir que le plaisir ne se trouve pas toujours dans le fait de tout obtenir immédiatement, mais aussi dans le chemin parcouru pour y arriver.


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1 response to “L’effet Klapaucius”

  • 100% d’accord avec cette réflexion et cette démarche! J’ai fait les mêmes constatations depuis quelques mois, à la suite d’une démarche minimaliste concernant la technologie, ses usages et ses limites: Décider par choix et non plus par paresse. La route va être longue et difficile, mais elle nécessaire et, à coup sûr, salutaire. Cela aidera également à se rendre compte que nous n’utilisons pas toujours la technologie (que la société nous impose) par besoin réel, mais souvent plus par facilité ou par complaisance (tout comme le shopping est devenu un passe-temps et non plus le réel besoin de se procurer quelque chose d’indispensable!). Tout juste arrivé à l’âge de la retraite, je vais pouvoir réfléchir et agir en ce sens, tout en comprenant bien combien la même démarche peut être plus difficile dans le cadre d’une vie professionnelle trépidante. La retraite va me permettre de viser une « slow life » plus enrichissante, mais tout le monde devrait essayer de ralentir la sienne quelque peu, afin de retrouver du sens à vivre, et non demeurer que des consommateurs avides de nouveautés parfois très futiles.

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